SAID Edward

(Jérusalem, 1935 – New York, 2003)

Universitaire americano-palestinien, spécialiste de littérature comparée, critique musical, journaliste et intellectuel politiquement engagé, Edward Said joue un rôle considérable dans le développement des « poscolonial studies » dans les dernières décennies du XXe siècle. Sa place dans le monde intellectuel français est moins significative. Paradoxalement, c’est dans le monde de l’orientalisme et même auprès des chercheurs connus pour leur anticolonialisme ou leurs sympathies pro-palestiniennes – Maxime Rodinson*, par exemple - qu’il rencontre les résistances les plus fortes.

Né dans une famille chrétienne de la haute bourgeoisie arabe, Edward Said qui doit son nom de baptême à celui du souverain anglais régnant, a été éduqué dans les milieux anglophones du Caire. Il part à l’âge de quinze ans pour les États-Unis, où il poursuit ses études supérieures (Princeton, Harvard) et où il réalise l’ensemble de sa carrière académique, essentiellement à l’Université de Columbia (New York). Sur les questions biographiques, on se référera avec profit à ses mémoires, Out of Place (1999 ; tr. fr. A contre-voie, 2002) ainsi qu’aux nombreux entretiens qu’il a publiés (ex. Viswanathan, Gauri, Power, Politics and Culture: interviews with Edward Said, 2001 ; ou, en français,  dans la revue Mars, 4, 1994).

La contribution de Said à la tradition orientaliste tient essentiellement à son ouvrage Orientalism (1978 ; tr. fr. L’orientalisme, Seuil 1980), dans lequel il développe la thèse d’une collusion entre ce mouvement intellectuel et littéraire, et l’entreprise impérialiste occidentale. En 1993, il pouvait en recenser trente-trois traductions : le chiffre donne une idée du succès impressionnant de l’ouvrage dans la vie académique (américaine puis internationale) des dernières décennies. Il laisse cependant mal deviner la vigueur des critiques et des débats que sa publication a déclenchés. Les diverses lectures qui en ont été faites se sont rapidement clivées entre partisans et adversaires déclarés, rendant difficile tout bilan critique de ce texte complexe, dont l’impact politique et culturel brouille considérablement le débat proprement intellectuel sur la pertinence de ses analyses. La structure de l’ouvrage n’aide d’ailleurs guère dans cet effort, Said pouvant passer, en quelques pages, de formules définitives – telle son affirmation, restée célèbre, que tous les européens ayant écrit sur l’Orient sont « racistes, impérialistes et totalement ethnocentriques » (Said, 1993 [1978], p. 204) – à des analyses pleines de finesse sur l’œuvre remarquable de tel ou tel. On est finalement bien en peine de trouver une définition unifiée de la thèse du livre (le sous-titre français « L’Orient créé par l’Occident » apportant plus au succès qu’à l’intelligibilité du texte), Said ne cessant de se reprendre et de modifier significativement ce qui fait le cœur de ses analyses, ouvrant ainsi autant de pistes de lecture qui ont été développées dans des directions opposées par d’autres chercheurs.

On peut espérer dépasser partiellement les apories auxquelles semble mener toute lecture purement interne du livre en examinant les conditions socio-historiques dans lesquelles celui-ci a été écrit, ainsi que les précisions que son auteur a jugé utile de faire en réponse à ses critiques. L’ouvrage frappe d’abord par le tournant qu’il marque dans la bibliographie de Said. Professeur de littérature comparée, spécialiste des domaines européens et américains (voir son premier livre, Joseph Conrad and the fiction of autobiography, Harvard, 1966), Said inaugure brusquement, à la fin années 1970, une série critique portant sur le regard occidental sur l’Orient - à Orientalism, il faut ajouter Culture & Imperialism, 1993 (trad. fr. 2000). De son propre aveu, la guerre de 1967 a joué un rôle crucial en ce sens, marquant le moment de son entrée en politique et son rapprochement des mouvements palestiniens. Orientalism, à un premier niveau, est ainsi un texte engagé, fruit des réflexions d’un intellectuel d’origine palestinienne plongé presque à son corps défendant dans une réalité politique à laquelle son exil aux États-Unis l’avait jusque-là soustrait. Le parallèle que trace Said entre l’orientalisme européen du XIXe siècle et les Area Studies américaines en 1970, celui entre Balfour et Kissinger ou encore la polémique finale avec Bernard Lewis (qui prenait partie, dans un mouvement symétrique, pour la cause sioniste), témoignent des enjeux proprement politiques qui traversent l’ouvrage.

Pourtant, une telle lecture laisse une grande part de la genèse de l’ouvrage dans l’ombre. Celle-ci doit, tout autant, à la discipline première de Said, c’est-à-dire la littérature occidentale. D’où la définition nouvelle que Said donne de l’orientalisme, non plus seulement la tradition scientifique classiquement définie sous cette appellation mais aussi l’ensemble des textes littéraires prenant pour objet l’Orient. Cette perspective singularise la critique de Said par rapport à celles formulées auparavant (voir Anouar Abd-el-Malek, « L’orientalisme en crise », Diogène, 44, 1963) et lui donne une ampleur qui explique le succès rencontré par l’ouvrage bien au-delà du cercle des spécialistes. Elle explique, en même temps, une partie des critiques qui lui ont été adressées, touchant aux problèmes posés par le fait de confondre des traditions ayant leur logique propre, et les nombreux raccourcis auxquels une telle optique englobante ne pouvait que conduire.

L’ancrage académique et disciplinaire de Said rend également compte du point de vue théorique de l’ouvrage, influencé par les théories critiques nouvelles des années 1970. La perspective foucaldienne qu’adopte Orientalism, en cela, situe son auteur à la croisée de plusieurs débats. Il polémique tout d’abord, dans son propre champ, avec les tenants d’une conception classique des études littéraires à qui il reproche leur vision decontextualisée du texte littéraire ; mais il s’oppose aussi aux départements d’ « Aires Culturelles » dont il souligne la subordination par rapport aux pouvoirs politiques et économiques : son positionnement théorique, ici, ayant plus à voir avec les enjeux universitaires américains de l’époque qu’avec l’orientalisme européen classique.

À sociologiser ainsi la genèse d’Orientalism, on risquerait cependant d’oublier combien celle-ci tient aussi, paradoxalement, à sa position sur un entre-deux perpétuel, tragique autant que lucide (voir Reflections on exile, 2000) : Palestinien et américain, en rupture avec les positions de l’OLP après les accords d’Oslo tout en continuant à être l’objet d’attaques virulentes aux États-Unis, intellectuel humaniste devenu le père fondateur des courants les plus critiques à l’égard de ce même humanisme, Said entretient par ailleurs une relation plus complexe qu’il ne semble avec l’ouvrage qui l’a rendu célèbre. Dès la première postface à Orientalism (2003), il prit soin de corriger l’idée que ce dernier signerait l’impossibilité pour des chercheurs non-Orientaux à parler de l’Orient. C’est surtout à une autre manière de parler du monde arabe, dégagée de tout pouvoir, qu’il a aspiré. Son exaspération à l’égard de certains travaux cherchant à renverser radicalement la tradition intellectuelle occidentale, est connue. De même que l’attachement profond qu’il a manifesté pour l’université et la fonction humaniste, somme toute classique, de l’intellectuel, que ses derniers textes, rédigés pendant sa longue maladie, n’ont cessé de rappeler comme une sorte de testament spirituel.

Thomas Brisson

BAYOUMI Moustafa & RUBIN Andrew (eds), The Edward Said reader, New York, 2000 (Sélection d’articles). HART W. D., Edward Said and the religious effects of culture, Cambridge. IRWIN Robert, For Lust of Knowing. The Orientalists and their Enemies, Londres, 2006. LEWIS Bernard, Islam and the West, Oxford, 1993.



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