BURCKHARDT Jean-Louis

(Lausanne, 1784 – Le Caire, 1817)

Important voyageur suisse, explorateur précoce des régions mal connues du Moyen-Orient.

S’appelait-il Johann-Lutwig ou John-Lewis ? Cela dépend, mais il signait « Louis » les lettres à sa famille, ce qui suffit à annexer à l’orientalisme francophone ce grand découvreur de l’Orient, bien qu’il n’ait rien publié directement dans cette langue. Ce citoyen de Bâle aurait même pris la France en détestation, parce que sa sœur avait été bousculée par la soldatesque française à l’œuvre alors en Europe.

C’est un fait qu’après des études en Allemagne, il part en 1806 offrir ses services à l’Angleterre. Suite à sa rencontre en 1808 avec le président de l’African Association, Sir Joseph Banks, il va être investi d’une mission : résoudre le problème des sources du Niger et, chemin faisant, être le premier occidental à visiter la légendaire Tombouctou. C’est pour s’y préparer que Burckhardt commence par étudier l’arabe (ainsi que des rudiments de médecine et d’astronomie) à Cambridge, avant de partir au Levant en 1809 : Il compte s’y forger un personnage de pèlerin indien, ce qui justifierait sa maîtrise imparfaite de l’arabe et son apparence étrangère malgré le costume oriental qu’il adopte. Converti formellement à l’islam, il va se présenter sous le nom de « cheikh Ibrahim ». C’est donc à titre d’exercices préparatoires qu’il réalise alors, en peu années, quelques expéditions si remarquables qu’une seule aurait suffi à faire sa gloire. Il sillonne ainsi l’hinterland syrien : Damas, Alep, le Hauran, le mont Liban, la Palestine, avec les villes anciennes de Baalbek, Palmyre mais surtout Petra, la cité légendaire (Travels in Syria and the Holy Land, Londres, 1822). En Egypte après 1812, il remonte le Nil jusqu'à Assouan et Dongola, découvrant au passage les colosses d’Abou Simbel (Travels in Nubia, 1819 – ouvert par un très consistant « Memoir on the Life and Travels of JLB » par William Martin Leake) –, et il organise, en relation avec le consul anglais Salt, le transbordement depuis Thèbes de la tête colossale de Ramsès II qui allait être acheminée par Belzoni vers le British Museum. De la côte égyptienne, il rejoint en 1814 les deux villes saintes de l’islam, dont il donne une description remarquablement précise (Travels in Arabia, 1829) – on soupçonnera Léon Roches* et bien d’autres de s’en être abusivement inspiré. Il meurt de dysenterie au Caire alors qu’il s’apprêtait à se joindre à une caravane transsaharienne qui, par le Fezzan, le rapprochait de son objectif, Tombouctou. C’est René Caillié* qui allait avoir la primeur, en 1828, du témoignage sur la mystérieuse cité. Ses papiers sont récupérés par le consul anglais et son immense collection de manuscrits arabes est déposée à l’université de Cambridge. Ses remarquables journaux de voyage vont être rapidement publiés et traduits. Des rencontres que Burckhardt a faites au cours de ses pérégrinations dans les déserts arabes, il tire  deux ouvrages  synthétiques : un traité sur les Bédouins et une notice sur l’histoire des Wahhabites qui commencent à cette époque leur expansion hors du Nejd. Le périple en Arabie ainsi que les Notes on the Bedouins and Wahabys (Londres, 1830) est la seule part de son œuvre à être traduite en France (Arthus Bertrand, 3 vol., 1835). Jusqu’à la publication des Voyages de Doughty*, elle n’en constitue pas moins une source fondamentale sur les nomades de l’Arabie.

Auteur de descriptions intelligentes et précises, soucieux de donner un témoignage direct, sans fioritures, il s’est imposé comme une figure éminente et pourtant modeste de ces artisans de l’exploration qui, au rebours des voyageurs romantiques, ne sont guère encombrés de leur  moi. Cette réserve interdit de mesurer la sincérité de son engagement dans l’islam : sa famille le récuse et, sa tombe, dans un cimetière musulman du vieux Caire, était repérée comme « la tombe du Français » (Gaillardot, Journal du Caire, 1894). Difficile également de tracer dans ses entreprises la limite  entre la quête de l’information scientifique et l’espionnage au profit de puissances. L’essentiel est quand même le fait qu’il ait vécu pour de bon cette époque héroïque des découvertes, comme il le souligne  dans un texte célèbre relatant sa découverte du site de Pétra, le 22 août 1812 : «  Je regrette de ne pouvoir [en] donner une description très complète, mais je connaissais bien le caractère des gens qui m'entouraient : j’étais sans protection au milieu du désert où aucun voyageur n'avait jamais été vu et un examen plus attentif de ces ouvrages des infidèles, comme on les appelle, aurait excité le soupçon. On m’aurait pris pour un magicien à la recherche de trésors. [...] On m’aurait dépouillé du peu d’argent que je possèderais et, ce qui était infiniment plus précieux pour moi, de mon journal. Les voyageurs futurs pourront visiter l’endroit sous la protection d'une force armée. Les habitants s'habitueront aux recherches des étrangers, et les antiquités de Wady Moussa prendront rang parmi les plus curieux souvenirs de l'art antique. » (tr. Yves Bourgeois). De fait, il faut attendre les années 1830, pour que des peintres voyageurs - Léon de Laborde (1830) et David Roberts (1839) – soient susceptibles de séjourner assez longtemps sur place pour en rapporter les premières images. Mais la cité nabatéenne va rester longtemps encore sous la gestion ombrageuse des tribus, comme en témoigne l’expédition qu’y fait Jean-Léon Gérôme* (Lenoir, Le Fayoum, le Sinaï et Petra… 1872), à la tête d’une petite armée. Courageux mais pas téméraire, Loti* devra renoncer à une excursion jusqu’au site (Le Désert, 1894).

François Pouillon



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